Quand j'étais enfant, je devais avoir environs six ans, j'ai rencontré Gabriel ((le) on ne s'est jamais posé la question). De l'autre côté des vignes, c'est ma cousine qui m'a appelé pour me présenter l'oiseau. Il était tranquillement posé sur une sogate, calme et serein. "Il est là depuis une petite heure, c'est Cumbia qui l'a trouvé", me dit Estelle (Cumbia était son labrador blanc). J'avance donc ma main pour le toucher, elle me pince. Je questionne alors ma cousine, elle répond qu'elle avait oublié de me prévenir. C'est ainsi que pendant près de trois semaines, Gabriel a vécu avec nous. Elle me cherchait quand j'étais à l'école, elle restait avec moi avant et après. (Je dis "elle" à présent parce que je crois que c'était une fille, tout compte fait.) Le matin, au petit déjeuner, elle venait toquer à la fenêtre, elle rentrait et je mettais un peu de céréales et de lait chocolaté pour elle de côté. Mes chiens ne l'aimaient pas. Ils aboyaient dès qu'elle volait au-dessus du jardin. La nuit, elle dormait sous le perron de ma cousine avec ses chiens. Elle aimait beaucoup notre compagnie, Estelle et moi consacrions tout notre temps extrascolaire à jouer avec elle. J'ai eu beaucoup de peine lorsqu'elle est partie. C'est la seule relation avec un animal qui m'a vraiment surprise, en effet j'ai toujours eu l'habitude de caresser, porter chiens, chats, poules, canards, crapauds, mais Gabriel ne se faisait pas toucher.
C'est la nuit. Il pleut. Je marche lentement en regardant mes pieds. Un animal passe à toute vitesse à quelques dizaines de mètres devant moi. Un chat qui s'arrête net devant des haies pour me regarder. Je m'arrête aussi. Non. Non non non non non. C'est bien trop gros pour être un chat. Il est vrai qu'ici, les renards vivent en ville. Je m'approche doucement, mais il disparaît dans les feuillages. Dommage.
Un matin où j'étais énervée et avais quitté la maison pour aller me promener dans les champs environnant, je tomba nez-à-nez avec deux biches et un jeune cerf. Ils devaient être à une trentaine de mètres dans le champ voisin. Il y avait un peu de brume et je me suis assise dans l'herbe mouillée face à eux. Ils me regardaient; je les regardais et puis une des deux biches s'avança d'encore quelques mètres vers moi; toujours en me regardant. Puis ils revinrent tous à brouter. J'étais devant eux, le soleil se levait. C'était beau. Le monde était beau, et je suis rentrée sereine, calmée.
Tard la nuit, ivre et penseur, je remonte Uccle pour rentrer chez moi. Passant près d'un bout de forêt, séparé de la rue par un vieux mur en briques rouges, une bordure de forêt sauvage continuant au-delà de cette limite jusqu'à trois ou cinq mètres avant de s'arrêter près du trottoir et du bitume, surpris, je profitais de cette douce atmosphère que je ne m'attendais pas à voir dans une zone résidentielle d'Uccle. Puis deux yeux jaunes. Un renard me fixait, me surplombant de son regard inspecteur. Il restait là immobile. Je m'arrêtais. Lorsque je bougeais, il reculait. Mais je ne partais pas. Fasciné, je ne bougeais pas, comme le petit garçon blond. Je restais là bien trente minutes, en duel avec ce renard, où j'avançais pas par pas, très lentement. Il reculait au moindre geste brusque, et, s'il partait trop loin, je le revoyais un peu plus tard montrer son nez, après une longue partie de ce jeu de charme, le renard s'en alla. Alors que je pensais que c'était fini, il réapparut, quelques instants plus tard, sur le trottoir en face de moi, à une dizaine de mètres, comme s'il avait franchi la barrière entre la nature et l'homme, comme si ma présence ne le dérangeait plus, du moment que je n'approche pas trop. Pendant toute cette période, j'étais complètement hypnotisé. Nous continuâmes à jouer un peu, mais cette fois si entre les voitures. Il m'arrivait d'être à plus ou moins deux mètres de lui, sans qu'il ne bouge. J'utilise le mot "jeu", car si ma présence le dérangeait vraiment, il aurait eu de nombreuses occasions de partir se cacher dans la forêt. A un moment, il partit dans la forêt. Il devait être las de toute façon, j'étais fatigué et saoul (ce qui a dû jouer sur cette transe avec ce renard). Je partais. En continuant mon chemin, longeant la bordure de la forêt, j'entendais des bruits de feuilles mortes écrasées qui me suivaient.
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